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GRANDS SERVITEURS
DE LA FACULTE DES SCIENCES DE LILLE

Le recteur Guy DEBEYRE
(1911-1998)

Par M.PARREAU
G.Debeyre

Tous les anciens de la Faculté des Sciences et de l'USTL ont appris avec consternation le décès à Lille, le 10 mai dernier, du Recteur Debeyre, qui avait été à la tête de notre Académie pendant dix sept ans.

Guy Debeyre était né à Lille (Wazemmes) le 5 novembre 1911. Il était le fils d'Albert Debeyre, professeur à la Faculté de Médecine de Lille et promoteur du sport scolaire et universitaire dans notre région. Contrairement à son frère aîné Jean, qui avait suivi l'exemple paternel en devenant lui aussi professeur de médecine (mais à Paris, pour ne pas avoir une carrière d'héritier), Guy Debeyre, après une jeunesse studieuse, s'oriente vers la Faculté de Droit où il fait de brillantes études, en particulier sous la direction de Paul Duez qui devait devenir non seulement son directeur de thèse mais aussi son beau-père (il épouse Melle Renée Duez en 1939). Docteur en droit en 1936, il fut chargé de cours à la Faculté de Droit en 1938.

La guerre interrompt malheureusement ses débuts prometteurs. Prisonnier pendant cinq ans, aux Oflag 13 A et 6 A, Guy Debeyre peut au moins continuer ses activités d'enseignant en y organisant une Université des Camps.

A son retour en France, il est nommé professeur aux Facultés de droit d'Alger (1945) puis de Lille (1946). Il se fait connaître par d'importants travaux de droit administratif, de droit public et de droit comparé. Il publie de nombreux articles, un traité de droit administratif (avec Paul Duez) et un traité de droit public qui font autorité.

Il devient assesseur du doyen Batiffol en 1947 et en 1950, il est lui même élu Doyen de la Faculté de Droit.

Dès cette époque, il est très préoccupé par le développement régional. Conscient de l'essoufflement des industries traditionnelles du Nord (mines, métallurgie, textile), grosses consommatrices de main-d'oeuvre peu qualifiée, il est l'un des premiers à comprendre que les métiers de l'avenir exigeront une formation beaucoup plus poussée, et que le développement de l'enseignement à tous les niveaux est une priorité pour le maintien de l'emploi. C'est pour lui une exigence d'efficacité économique autant que de justice sociale.

Pour promouvoir ses idées, il fonda avec M. Bertrand Motte en 1953 le comité d'expansion régionale économique et sociale (CERES), dont il veut faire un acteur important du développement du Nord-Pas-de-Calais.

Recevant en 1954 le Président Mendès France à la place du Recteur Souriau en mission à l'étranger, il trace un bilan sans complaisance de l'état de l'éducation nationale dans l'Académie de Lille, et il ajoute : "Quand nous aurons donné à nos enfants les moyens de s'instruire, c'est-à-dire des locaux, des maîtres et les crédits nécessaires, l'oeuvre sera loin d'être achevée. Il reste à assurer l'avenir de notre jeunesse, car tel est bien son souci quotidien". "L'avenir d'une nation, a-t-on écrit, dépend matériellement de la valeur de la génération qui lève. Cet avenir, nous le tenons entre nos mains ; donnez-nous les moyens de remplir notre tâche, rendez l'espérance à la jeunesse et nous vous ferons, Monsieur le Président, une France forte et fière, digne de son glorieux passé, digne de ses héros et de ses martyrs, digne de sa mission civilisatrice, une France que l'on admire et que l'on respecte, une France qui soit vraiment notre France".

En 1955, à la suite d'une crise municipale à Lille, le gouvernement le nomme président de la délégation spéciale chargée d'administrer provisoirement la ville en attendant l'élection d'un nouveau conseil municipal.

La même année, il est appelé à succéder à Michel Souriau comme Recteur de l'Académie de Lille. Cela lui permet de mettre en application le programme ambitieux qu'il avait proposé un an plus tôt. L'explosion scolaire et universitaire, qui secoue la France entière, est particulièrement importante dans nos régions, alors très en retard sur la moyenne nationale.

Pour y faire face, de nombreuses classes sont ouvertes, des formations nouvelles sont créées, des écoles, des collèges, des lycées sont construits un peu partout, ainsi que des restaurants et des résidences universitaires, le C.R.D.P., le CREPS de Wattignies, le complexe Gaston Berger.

En même temps qu'il se préoccupait de développer l'offre de formation initiale, Guy Debeyre a porté la plus grande attention à la formation des adultes, et a encouragé toutes les initiatives en ce sens. Par exemple, il a été à l'origine de la création de l'institut supérieur régional du promotion de travail, le CUEEP, qui a été rattaché ultérieurement à notre Université.

Dans l'enseignement supérieur, son principal souci fut de faire construire une nouvelle Faculté des Sciences, car les locaux de 1895 étaient complètement saturés et on ne pouvait plus y travailler convenablement. Dès sa nomination, il cherche des terrains (la reconstruction sur place s'avérant impossible). Il devient rapidement évident qu'on ne peut en trouver qu'en dehors de Lille, donc qu'il faut envisager la formule d'un Campus. Le Recteur Debeyre a alors l'idée d'édifier un vaste ensemble scientifique, comprenant non seulement la nouvelle Faculté, mais aussi des écoles de techniciens et d'ingénieurs (I.N.S.A.), des laboratoires de recherche publique et privée, et des équipements de service. Après bien des péripéties (voir notre Bulletin No 95-01), il peut obtenir les terrains d'Ascq Annappes Lezennes, et, malgré des oppositions véhémentes et une campagne de presse dirigée contre lui, il peut aboutir à la réalisation de la Cité Scientifique (1964-1967). Celle-ci était accompagnée de constructions provisoires, destinées non seulement aux Sciences, mais aussi aux Lettres et au Droit, ces deux Facultés étant devenues elles aussi trop petites. Le Recteur forme alors le projet d'un nouveau campus à Flers.

Lors des événements de 1968, Guy Debeyre a su rester à l'écoute de tous, et son sens de la diplomatie lui a permis de maintenir tous les contacts utiles ; grâce à lui, la mise en place des trois Universités lilloises, créées en application de la loi d'orientation Edgar Faure, a pu aboutir.

Dans toutes ses activités, Guy Debeyre se considérait comme le représentant de son Académie auprès du Ministère et le défenseur des spécificités du Nord-Pas de Calais, plutôt que comme une autorité hiérarchique. Il n'hésitait pas à interpeller vigoureusement l'administration centrale, quand il estimait qu'elle n'était pas suffisamment consciente des réalités du terrain "Il est donc dit que, malgré toute ma bonne volonté et mes multiples propositions, toujours repoussées par des organismes irresponsables, le Nord restera sous-scolarisé", ira-t-il jusqu'à écrire à un Directeur Général.

Cette conception du rectorat n'étant plus celle du gouvernement (qui au surplus souhaitait une rotation beaucoup plus rapide dans ce genre de responsabilités), Guy Debeyre doit quitter ses fonctions en 1972. On lui offre en compensation un poste au Conseil d'Etat, en même temps qu'il est nommé à l'Université de Paris I. Ses activités parisiennes ne l'empêchent pas de continuer à s'intéresser aux problèmes régionaux, et il voit avec faveur s'édifier les nouvelles collectivités territoriales, plus proches des administrés, qu'il appelait depuis longtemps de ses voeux.

En 1977, il se voit offrir par Pierre Mauroy, désireux d'élargir l'assise de la majorité municipale, un poste d'adjoint au maire de Lille, comme animateur du groupe des "personnalités". Il accomplira à ce titre quatre mandats, au cours desquels il s'attache, là aussi, à promouvoir la décentralisation (grâce aux mairies de quartier) et la concertation avec la population, qu'il accueillait bien volontiers dans sa permanence de l'Hôtel de Ville. Il a conservé ces fonctions jusqu'à ses derniers jours.

En plus de ses diverses activités, Guy Debeyre était président de la section locale de la Société d'Entraide des Membres de la Légion d'Honneur, dont il avait été longtemps le vice-président national.

Grand Officier de la Légion d'Honneur, il était aussi titulaire de la croix de guerre 1939-1945, et de nombreuses décorations étrangères.

Homme d'une grande intelligence et d'une grande culture, Guy Debeyre n'était pas seulement un grand juriste et un grand administrateur. Il s'est intéressé à toutes les facettes de l'activité humaine. Toujours disponible, il était à l'écoute de tous, alliant une vive curiosité d'esprit à un jugement très sûr, et un sens de l'humour très développé. Conférencier et orateur remarquable, il intervenait régulièrement à l'Université populaire, et nous avions souvent l'occasion d'apprécier son éloquence au cours de cérémonies officielles ou familières.

Jusqu'au bout, Guy Debeyre s'est dévoué avec constance, avec ténacité, au service dela région Nord-Pas-de-Calais et tout spécialement de sa jeunesse, à laquelle il voulait offrir un avenir meilleur et de plus larges perspectives. Recteur visionnaire, recteur bâtisseur, il a aussi été un acteur important de la vie régionale et de la vie municipale, et l'émotion qui s'est manifestée au moment de sa disparition a traduit la reconnaissance de la population du Nord pour son action inlassable.

M. PARREAU

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EXTRAITS DE LA PREFACE,
rédigée par Guy DEBEYRE,
à "L'ACADEMIE DE LILLE 1955-1965",

Bilan de ses dix premières années de rectorat


Le lecteur sans esprit partisan enregistrera avec joie tout ce qui a été réalisé et dont profite largement notre jeunesse du Nord-Pas-de-Calais, mais il ne pourra s'empêcher d'évoquer aussi, pour les regretter amèrement, des taux de scolarisation encore légèrement inférieurs à la moyenne nationale malgré une très forte amélioration obtenue dans le département du Pas-de-Calais, les trop nombreuses classes surchargées, la vétusté et l'inconfort de quelques établissements (deux lycées dont on vient seulement de commencer l'édification, plusieurs C.E.T.et C.E.G.), l'insuffisance des postes budgétaires et, dans certaines disciplines, la pénurie de professeurs hautement qualifiés.

Ce même lecteur recherchera alors les causes profondes de ces ombres qui semblent persister malgré les années. Peut être pourrait-il les trouver :

- D'abord dans une méconnaissance, généralisée en France, mais dramatique, de ce qu'est en réalité, sur le plan humain, sur le plan géographique comme sur le plan économique, cette région Nord - Pas-de-Calais qui, par son passé, par sa pyramide des âges, la densité exceptionnelle de sa population, son contexte industriel, sa structure sociale son tissu urbain, etc....n'est vraiment pas une Région à "traiter" comme les autres.

- Ensuite dans le fait que le pouvoir de décision n'a pas toujours été remis aux Autorités qui, au contact des hommes et des choses, avaient - en plus d'une vision concrète des situations et des nécessités - un intérêt direct et personnel au bon fonctionnement d'un service, dont, de toute façon, l'opinion publique les rendait responsables ; nous pensons ici aux Recteurs, Inspecteurs d'Académie, Chefs d'établissement.
La réforme administrative consistera, comme l'a souvent dit Monsieur Louis Armand, à substituer aux contrôles à priori actuels des contrôles à posteriori, c'est-à-dire à faire confiance aux fonctionnaires provinciaux qui ont l'avantage de vivre quotidiennement les problèmes et de bien les connaître.

- Enfin, ces ombres pourraient être dues à la Région elle-même qui, pendant longtemps, a manifesté une indifférence coupable à l'égard de la véritable culture et de la formation professionnelle supérieure, surtout lorsque l'une et l'autre étaient dispensées par des organismes autonomes et indépendants comme l'Université. Pourquoi s'instruire si l'éducation est un obstacle à trouver un emploi et n'apporte en somme que des satisfactions purement intellectuelles (ne demandons pas trop à la nature humaine) ? Pourquoi, alors, des établissements d'enseignement, des crédits, des Professeurs ? A quoi cela servirait-il ? Le rôle de l'Education Nationale n'est tout de même pas de former des chômeurs, des aigris ou des déclassés !

Heureuses Régions, Régions d'avenir, celles qui ont compris, il y a dix ans, qu'avant de construire des ports, des canaux, des routes, des logements, il fallait d'abord et avant tout "reconstruire l'homme" et "se forger une âme" en aidant au développement de l'Université.

C'est à cette oeuvre vitale que tous ensemble, patrons, cadres, ouvriers, agriculteurs, industriels, commerçants, fonctionnaires, universitaires, nous devons désormais, dans les années futures, consacrer nos efforts si nous voulons assurer le bonheur de notre jeunesse et par là même la prospérité de cette Région du Nord - Pas-de-Calais à laquelle, personnellement, nous sommes attaché depuis plus de 50 ans et pour laquelle, à des titres divers, nous n'avons cessé de lutter, lui donnant, avec joie et enthousiasme - parfois avec maladresse mais toujours avec désintéressement - le meilleur de nos forces.

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EXTRAITS DU DISCOURS
de Guy DEBEYRE lors de la réception àLille
de M. MENDES FRANCE,
Président du Conseil
(6 novembre 1954)


Quand nous aurons donné à nos enfants les moyens de s'instruire, c'est-à-dire des locaux, des maîtres et les crédits nécessaires, l'oeuvre sera loin d'être achevée. Il reste à assurer l'avenir de notre jeunesse, car tel est bien son souci quotidien. Là réside la hantise de son existence présente, une crainte terrible du lendemain. Supprimez cette obsession, Monsieur le Président, et vous sauverez notre jeunesse, vous lui rendrez sa gaieté, son esprit d'initiative, sa confiance.

Pendant trop longtemps l'Université a été absente de la vie, retirée de la société, repliée sur elle-même ; certes elle accomplissait son travail avec sérieux et compétence, mais dans l'ombre et la clandestinité, en marge des réalités, modeste et digne. Ses professeurs, éminents savants, avaient peu de contacts avec le monde extérieur ; hommes de science, de laboratoire, de bureau, ils préféraient à l'excitation et au tumulte des luttes politiques, économiques, sociales, le calme et le silence de leur cabinet de travail. Préparer aux grades universitaires était leur tâche essentielle.

L'Université de demain ne peut demeurer dans cette expectative, elle doit entrer davantage dans le courant de la vie, ouvrir largement des fenêtres sur le monde réel, pénétrer les milieux industriels, commerciaux, agricoles, bref mettre au service de tous sa science et sa compétence indiscutées, en faire profiter l'ensemble des activités nationales. Tout ce qui est recherche scientifique, amélioration sociale, tout ce qui est éducation de l'homme lui appartient, qu'il s'agisse d'éducation morale, intellectuelle, artistique, professionnelle, physique, qu'il s'agisse de l'étudiant, du chef d'entreprise, d'ingénieur, de l'ouvrier, du commerçant, du paysan. La mission de l'Université consiste à les instruire tous et à les perfectionner.

Certes, il ne peut être question de transformer nos établissements d'enseignement supérieur en écoles professionnelles. Leur rôle premier, fondamental, leur raison d'être reste de distribuer une culture générale, de donner une méthode intellectuelle ; mais, aujourd'hui, ne faut-il pas aller plus loin et s'engager résolument dans la voie d'une formation pratique venant s'ajouter à la culture générale ? mais : formation scientifique et formation pratique.

N'est-ce pas le moyen de mieux préparer nos étudiants à trouver une situation d'avenir, n'est-ce pas de réaliser pleinement notre mission ?

L'avenir d'une nation, a-t-on écrit, dépend matériellement de la valeur de la génération qui lève. Cet avenir, nous le tenons entre nos mains ; donnez-nous les moyens de remplir notre tâche, rendez l'espérance à la jeunesse et nous vous ferons, Monsieur le Président, une France forte et fière, digne de son glorieux passé, digne de ses héros et de ses martyrs, digne de sa mission civilisatrice, une France que l'on admire et que l'on respecte, une France qui soit vraiment notre France.