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Le cas des scientifiques lillois

Les universités des camps de prisonniers de guerre (1939-45)

mardi 19 mars 2019 par Marie-Thérèse POURPRIX

 

Les universités des camps de prisonniers

de la guerre 1939-45

 

Marie-Thérèse Pourprix

 

Préambule

Plusieurs livres d’enseignement de physique écrits en allemand et portant curieusement le tampon « OFLAG XVII A »[1] furent exhumés lors du transfert de la bibliothèque de l’UFR de physique à la bibliothèque centrale de l’Université. Daniela Muscalu et Frédéric Rosseel, bibliothécaires à Lille 1, me sollicitèrent pour reconstituer l’histoire de ces livres.
Il apparut ainsi que des enseignants de la Faculté des sciences de Lille s’étaient impliqués dans les universités créées dans des camps de prisonniers de la Seconde Guerre mondiale. Pour leur rendre hommage, une exposition et une conférence eurent lieu fin janvier 2017 en cette magnifique bibliothèque rénovée dénommée désormais Lilliad.

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Albert Fougerat, aquarelle

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Qu’est-ce qu’un oflag ?

Les oflags, abréviation d’Offizier Lager (camps d'officiers), est le nom donné en Allemagne aux camps de prisonniers de guerre (PG) destinés aux officiers durant la Seconde Guerre mondiale. Le nombre qui les désigne, écrit en chiffres romains, représente la région militaire de rattachement (par exemple XVII correspond à la région militaire de Vienne), la lettre qui suit permet de les différencier s'ils sont plusieurs dans la même région. Outre les oflags, les stalags, abréviation de Stammlager (camp ordinaire), étaient des camps de base accueillant les soldats de troupe et les sous-officiers. Les PG des stalags étaient, pour la plupart d’entre eux, affectés dans des camps de travail ou kommandos.
Il y avait environ une trentaine d’oflags, soixante-dix stalags, et quatre-vingt mille kommandos répartis sur l’ensemble du territoire du IIIe Reich.


 

L’histoire des camps de PG a été occultée par celle des camps de concentration dont les conditions ont été bien plus dures. Les conditions de détention des PG français furent relativement bonnes car la Croix Rouge internationale était chargée d’y faire respecter les Conventions de Genève dont l’idée fondatrice était le traitement humain des PG. Ainsi les Français juifs y furent providentiellement protégés pourvu qu’ils ne soient pas libérés. L’URSS n’avait pas signé les Conventions de Genève et les communistes n’eurent aucun soutien de la part des Alliés qui les honnissaient autant que les Allemands. Aussi les PG russes et ukrainiens eurent un sort terrible : on cite 3,3 millions de morts sur 5,7 millions d’entre eux, soit 58%. Le nombre de décès parmi les PG français semble être de l’ordre de 2.5% à 4%. La proportion est moindre encore chez les Britanniques et les Américains. Les Allemands craignaient des représailles sur leurs propres PG s’ils n’appliquaient pas eux-mêmes ces conventions.

Un peu de dates et d’histoire.

En France, la mobilisation générale est décrétée le 2 septembre 1939, la guerre est déclarée le lendemain et rien ne se passe, le front se situant à l’Est.

La guerre éclair, nommée « Bataille de France », qui se déroule du 10 mai au 22 juin 1940, se clôt par l’effondrement militaire, la «débâcle», l’arrêt de l’économie et des services publics. 1,8 million de Français mobilisés sont faits PG, 1,6 million sont envoyés dans le IIIe Reich, 1 million d’entre eux y resteront 5 ans. Plus loin dans ce texte, il apparaîtra que tous les scientifiques lillois PG sont capturés entre mai et juin 1940

Au niveau régional, après l’invasion de la Belgique puis le désastre de Sedan (15 mai 1940), la Wehrmacht déferle sur la région. Le 18 mai, les facultés lilloises ont ordre de se replier sur le Touquet-Paris-Plage. Quelques cours y auront lieu. Les facultés réintègrent Lille fin juin et les examens se dérouleront en juillet et août.
La résistance des éléments d’élite militaires britanniques et de la première armée française confortée par ses divisions marocaines et sénégalaises, provoque des réactions de rage de certaines divisions de la Wehrmacht et d'unités SS dont la Totenkopf. Cinq cents à six cents civils et prisonniers sont massacrés entre le 26 mai et le 31 mai à Aubigny-en-Artois, Beuvry, Oignies, Courrières, Carvin, Haubourdin. La bataille de Lille débute le 27 mai et Lille tombe le 31 mai. Les départements du Nord et du Pas-de-Calais sont rattachés au commandement militaire allemand de Bruxelles dès le 15 juin, avant la signature de l’armistice (22 juin) qui n’en fait pas mention.

L’entrevue de Montoire du 24 octobre 1940 marque le début de la collaboration.

Conditions de vie dans les camps de PG.

La faim, le froid, les conditions sanitaires, la promiscuité, l’isolement, le traumatisme de la défaite, l’incertitude sur l’avenir de la guerre, pèsent sur les détenus des camps. Des colis envoyés par les familles, par des associations (« les colis Pétain ») améliorent l’ordinaire. Certains PG seront libérés pour raison de santé. D’autres seront échangés avec des travailleurs qui partiront en Allemagne. D’autres encore arrivent à s’évader.
La libération des PG est une des principales préoccupations de Vichy où il engage sa crédibilité. En fait, les échanges se font de façon dissymétrique et les PG sont libérés au compte-goutte.

La diversité des âges, des professions, provoque un énorme brassage de population. Le milieu est relativement homogène dans les oflags bien que des hommes de troupes y servent d’ordonnances d’officiers. D’après les Conventions de Genève, les PG officiers et sous-officiers ne doivent pas travailler. Comment alors tromper l’ennui ? échapper au désespoir ? ne pas devenir fou ?

Les universités des camps.

Des universitaires, des intellectuels réagissent en proposant des activités à leurs compatriotes. Le souci humain rejoint ici l’enjeu patriotique qui est la reconstruction intellectuelle et matérielle de la France. Certains professeurs souhaitent continuer leur travail de recherche. Des étudiants profitent de leur temps libre pour poursuivre leurs études. S’ouvre pour certains la possibilité d’acquérir de nouvelles qualifications[2].
Les autorités allemandes, comme le gouvernement de Vichy, encouragent l’organisation par les prisonniers eux-mêmes de conférences, de cercles d’études puis d’« universités de camps » (Lageruniversitäten) dans les oflags et dans certains stalags. Les intentions de propagande sont sous-jacentes. En 1941, Georges Scapini, chef du Service diplomatique des PG à Berlin avec le rang d’ambassadeur, les évoque en ces termes : « deux millions d'hommes qui devraient participer à la construction gigantesque d'une Europe rénovée socialement, moralement, économiquement ».

Très vite, les universités de camps s’organisent en facultés, avec recteurs, doyens, secrétaires généraux, etc. Les cours et leurs horaires sont affichés. Des livres, d’enseignement en particulier, arrivent directement de France ou par l’intermédiaire de la Croix Rouge. Des diplômes de tous niveaux sont préparés (CEP, baccalauréat, instituteurs, CES, préparation à l’agrégation, à l’inspection des finances, au Conseil d’Etat), dans toutes les disciplines : sciences, lettres, droit. Des diplômes seront validés par les universités françaises à la Libération. C'est ainsi qu'à la Faculté des sciences de Lille, huit prisonniers de guerre ont leur examens validés totalement ou en partie[3].
Parallèlement aux universités de camps, se mettent en place des activités sportives, artistiques, culturelles, des représentations théâtrales, des spectacles de variété, des concerts[4]. Ces activités sont rendues possibles grâce à des accords négociés au plus haut niveau.
Les officiers PG bénéficient de privilèges plus ou moins officiels et permanents. Ils touchent leur solde. Nous verrons plus loin dans ce texte, que des promotions dans les grades universitaires et militaires sont accordées, que des travaux sont publiés et que des prix sont obtenus. Des sorties à proximité de l’Oflag XVII A pour des observations de terrain sont autorisées aux géographes[5]. Jean Schiltz fait un voyage mémorable à Königsberg[6]. Jean Leray reçoit les Comptes Rendus de l’Académie des sciences une fois qu’il en est nommé correspondant.


[1] Lilliad. Les universites des camps de prisonniers de la guerre 1939-1945, le cas des scientifiques lillois.

[2] Andreas KUSTERNIG, « Entre Université et résistance : les officiers français prisonniers au camp XVII A à Edelbach », dans (sous la direction de) Jean-Claude CATHERINE, La captivité des prisonniers de guerre, Colloque à Lorient en 2005, Presses Universitaires de Rennes, 2008, p 55-77.

[3] Annales de l'Université de Lille, "Rapport général sur la situation de l'Université pendant l'année scolaire 1944-45", p 83.

[4] Olivier MESSIEN, PG au Stalag VIII A, y compose le Quatuor sur la fin du temps dont la première exécution se fait devant 400 prisonniers du camp.

[5] G. SCHOULER et A. ROZE, « L’activité géographique à l’Oflag XVII A », Revue de géographie alpine, vol 30, n° 2, 1942, p 423-427.

[6] Archives de la famille Schiltz.


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Le cas des scientifiques lillois

 

Qui était Jean-Pierre Perez ?

Son nom manuscrit (JP Perez) apparaît près du tampon « OFLAG XVII A ». Selon sa fiche administrative, il est né en 1908 à Bordeaux, est assistant à la faculté des sciences de Paris et réussit le concours de l’agrégation de sciences physiques en 1937. Mobilisé, il est fait prisonnier le 23 juin 1940 et est interné à l’Oflag XVII A (à Edelbach, au Nord-Ouest de Vienne), d’où il est rapatrié le 11 mai 1945.
Il passe sa thèse en 1950 et devient maître de conférences en 1953 à Clermont-Ferrand. Il est ensuite nommé à Lille, professeur à la Faculté, de 1954 à 1969.
Perez décrit son enseignement pendant sa captivité, à l’Université de l’Oflag XVII A : « J’ai fait un cours d’Electricité pour les candidats à Physique générale, et un cours de problèmes pour les candidats à l’agrégation. De plus, des séries d’exposés sur les diélectriques solides et la conduction électronique ». Notons que les livres retrouvés avec le tampon de l’oflag XVII A portent sur ces thèmes d’enseignement.
Perez décrit aussi ses recherches : « Au cours de ma captivité, outre les fonctions d’enseignement que j’ai assumées volontairement vis-à-vis de mes camarades du camp (Université dirigée par le professeur J. Leray), je me suis tourné vers des recherches théoriques ». Et il décrit ses recherches faites avec un architecte, Georges Jouven, sur les « tracés de l’architecture classique (…) où les régularités observées étaient justiciables de la théorie des corps quadratiques (…) ».
Plusieurs anciens de l’ASA se souviennent de Perez enseignant la mécanique physique à l’Institut de physique, rue Gautier de Châtillon. Jean-Claude Doukhan précise : « C’était un homme merveilleusement bien éduqué, distingué, poli, aimable, etc., et il me semblait à l’époque affecté d’une immense tristesse. On disait qu’il ne s’était jamais remis de son emprisonnement en Allemagne… J’avais une réelle sympathie pour lui, en particulier à cause de cette apparente souffrance liée, me disait-on, à son internement en Allemagne ».

Perez indique qu’il enseignait sous l’autorité de Jean Leray dont la captivité est bien connue du milieu mathématique. Recteur de l’Université de l’Oflag XVII A, Leray en revint avec des idées qui fondèrent la topologie algébrique.
Nous n'aborderons pas ici l'histoire du retour des prisonniers de guerre à la libération des camps. Notons cependant que la comparaison des dates des retours de Perez et de Leray permet de conjecturer qu'ils sont rentrés ensemble, Perez chargé des livres de physique qu'il transmettra plus tard à la Faculté des sciences de Lille[2].

Citons aussi Pierre Gastinel (1898-1943), professeur à la Faculté de lettres de Lille, remarqué comme premier professeur de littérature française à l’Oflag XVII A où, parallèlement à ses cours, il fait jouer des pièces de Musset au théâtre du camp[7]. Il décède peu après son retour de captivité.

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Robert Mazet

Robert Mazet

est né à Paris en 1903. Après ses études à l’ENS, il séjourne à Rome où il travaille avec Vito Volterra et Tullio Levi-Civita et passe sa thèse. Nommé à Lille en 1929, il enseigne la mécanique à la Faculté et à l’IDN dont il devient, dès 1936, sous-directeur chargé des études, succédant à Henri Pariselle[8]. De 1931 à 1934, il met en place le laboratoire de mécanique expérimentale, le premier créé en France. Sa recherche porte sur l’hydrodynamique et la mécanique des solides parfaits en contact avec frottement.
En 1944, il quitte sa chaire de Lille et est chargé de réorganiser l’Académie et l’Université de Caen où il est nommé recteur. Il devient ensuite directeur scientifique de l’ONERA (Office National d’Etudes et de Recherches Aérospatiales). Il exerce à Poitiers où il collabore avec Paul Germain, à Orsay et à l’Ecole Nationale d’Aéronautique. On lui doit la résolution du problème des vibrations des surfaces portantes d’avion, cause possible de la destruction de l’appareil.

Mobilisé à la déclaration de guerre, il est fait prisonnier le 21 mai 1940 à Hesdin, alors qu’il conduit une mission du CNRSA entre Lille et Paris consistant à « ramener en zone non occupée une partie du matériel de nos laboratoires ». Détenu à l’Oflag IV D (région de Dresde, Saxe), Mazet y fonde l’Université du camp et remplit les fonctions de recteur de 1940 à 1941.
Il est transféré en août 1941 au Stalag I A, à Stablack (région de Königsberg, Prusse orientale) avec pour mission d’y organiser l’Université de ce camp très particulier dont il est nommé recteur. Le jeune Jean Schiltz y enseigne sous son autorité. Outre l’organisation de ces universités, Mazet professe la mécanique rationnelle, appliquée et ondulatoire, l’élasticité, la résistance des matériaux et le CES de Mathématiques générales. En octobre 1943 une de ses notes est publiée au CRAS et en 1944 une autre note paraît au Journal de Math. Pures et appliquées.
Il reçoit le prix Montyon de l’académie des sciences en 1941 pour ses travaux sur le frottement, et en 1942, le prix Muteau de l’académie française pour son œuvre de « Recteur des Oflags ».
L’enseignement de la mécanique à Lille a été décapité avec son départ en captivité. Le doyen Maige insiste donc fortement auprès des autorités pour obtenir sa libération. Elle intervient en juillet 1943, au titre de « mesures générales concernant certaines professions », ici en tant qu’« affecté spécial dans un emploi non militaire » (à l’IDN).

Le camp des Aspirants ou « Aspirantenlager » du Stalag I A est créé par les Allemands, sur la demande de l’ambassadeur Scapini. Pourquoi ?
Rien n’était prévu pour les aspirants français PG étant donné que le grade d’aspirant n’existe pas dans l’armée allemande. D’autre part les Conventions de Genève stipulent que les sous-officiers et aspirants officiers ne doivent pas travailler sauf sur leur demande expresse. Ainsi ils ne pouvaient être incarcérés dans les stalags et ne pouvaient être maintenus dans les oflags destinés aux officiers.
La solution adoptée fut de considérer les aspirants officiers comme des sous-officiers et de leur donner la possibilité de poursuivre leurs études pendant leur captivité dans ce camp très spécial. C’est ainsi que, de mars à mai 1941, plus de 2 000 aspirants, dont Jean Schiltz, ainsi que quelques officiers professeurs, dont Robert Mazet, sont transférés dans un enclos réservé au Stalag I A à Stablack, tout à l’Est du IIIe Reich. Robert Mazet, dont les talents d’organisateur ont été remarqués, est chargé d’y organiser l’université du camp et d’y assurer la fonction de recteur[9].

Jean Schiltz

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Confection de "La double Gabelle"

est né à Rennes en 1917; il a fait ses études à l’ENS. Mobilisé pour la DCA (Défense contre les avions), il est fait prisonnier à Dunkerque le 4 juin 1940 et est envoyé au Stalag III A (région de Berlin, Brandebourg).
Il est transféré à partir d’avril 1941 au Stalag I A. Libéré le 5 juin 1945, il est agrégé répétiteur à l’ENS avant d’être nommé professeur à Lille en 1947. Il y fonde le laboratoire de molécules diatomiques (LMD) et y dirige le laboratoire de spectroscopie optique. Au Stalag III A, à Luckenwalde, Jean Schiltz fait fonction d'homme de confiance. Il participe à la rédaction du journal La double Gamelle, dont seulement deux numéros paraissent, à cause d'une « trop grande liberté d'esprit ». Ce journal nous apprend que l’automne arrivé, « créée en plein vent, l’Université libre du Stalag » se poursuit dans les dortoirs pour les sciences et dans les lavabos pour le dessin ! Des cours sont proposés aux « intellectuels » et aux « artisans ». Ceux pour les intellectuels (mathématiques, géométrie, physique, chimie, dessin, peinture, sciences naturelles, droit civil, droit commercial) sont placés sous la direction de Schiltz qui assure les cours de physique et de chimie.
Début avril 1941, Schiltz est transféré au camp des aspirants à Stablack. Il participe là encore à l'Université du camp auprès de Mazet et parvient même à monter des manipulations de physique grâce au matériel envoyé par Georges Bruhat, directeur de l’ENS. Schiltz est cosignataire d’une publication à l'Académie des Sciences et reçoit en 1943 un prix de l'Académie Française décerné aux prisonniers. Son entrain et son esprit frondeur sont précieux pour le maintien du moral de ses compagnons de captivité.
A Lille, son souci de sociabilité se manifeste encore lorsqu’il crée le CESFACIL, ancêtre du CAS.

André Michel

qu fut professeur de chimie minérale à Lille est né à Rocroi en 1913. Formé à l’Ecole de chimie de Lille, il passe sa thèse en 1937 après sa nomination à la Faculté. Il est fait prisonnier le 31 mai 1940 et passe sa captivité à l’Oflag II D puis à l’Oflag II B (région de Stettin, Poméranie). Son camp est libéré par les Anglais le 22 avril 1945. Michel est nommé pendant sa captivité, le 10 juillet 1943, maître de conférences de chimie appliquée et de métallurgie générale.
Sa fiche administrative est très documentée sur ses activités universitaires dans les oflags. Une liste d’officiers susceptibles de témoigner de la réalité de ses travaux pendant sa captivité y figure en préambule. Dans l'université du camp, Michel enseigne la chimie pour le CES de Chimie générale, et fait partie du jury qui attribue ce diplôme ; il exécute un stand d’exposition sur les sciences ; il fonde en juin 1941 un groupe professionnel d’ingénieurs chimistes. Ce groupe fonctionnera sous sa présidence jusqu’à la dissolution du camp. Il fait soixante-dix conférences en chimie organique, chimie générale, chimie physique, métallurgie, chimie appliquée. Au sein d’un groupe de professionnels de la sidérurgie, des conférences sur la structure des métaux, des alliages, la corrosion des métaux sont données. Entre 1943 et 1945 ses travaux engagés avant sa mobilisation sont publiés. Ils concernent l’oxyde de chrome et le système palladium-hydrogène, cette dernière publication est aussi signée par son épouse Marguerite Gallissot[10].
André Michel est décoré à sa libération de la Croix de Guerre, Etoile d’argent.

Notons que le philosophe Paul Ricœur et le mathématicien Jean Kuntzmann furent incarcérés et donnèrent aussi des cours à l’Université de camp de l’Oflag II B.

Guy Debeyre

Il nous semble nécessaire de signaler la captivité de Guy Debeyre, recteur de Lille de 1955 à 1972 qui a joué un rôle déterminant pour la construction de la Cité scientifique. Né en 1911, juriste, il est prisonnier à l’Oflag XIII A (région de Nuremberg) puis, à sa fermeture en 1941, à l’Oflag VI A (région de Münster, Westphalie) dont il est le doyen de la faculté de droit.


[7] Andreas KUSTERNIG, « L'Université du camp » de l'OFLAG XVII A - Edelbach, dans Heimat Allentsteig 1848-2002, édité par Ernst Bezemek, Allentsteig 2002, Traduction Henri Giraud. p 30-31.

[8] Henri PARISELE (1885-1972), chimiste, est un ancien combattant de la guerre 14-18. Après Lille, il est recteur à Besançon, Montpellier puis Grenoble.

[9] Albert SILBERT, « Naissance de l’Aspirantenlager », et Robert MAZET, « Les souvenirs du Capitaine Recteur », dans Le Camp des aspirants pendant la deuxième guerre mondiale, 1939-1945, ouvrage édité par l’Amicale du Camp des Aspirants, 46, rue de Londres, Paris 75008, 1991.

[10] André Michel et Marguerite Gallissot se sont rencontrés à l’Institut de chimie de Lille où ils ont fait tous deux leurs études. Elle est la fille de Charles Gallissot, professeur de mathématiques appliquées et d’astronomie, premier directeur de l’Observatoire de Lille.


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Autres scientifiques lillois, prisonniers de guerre

 

Jean Rousseau

préparateur de physique à la Faculté depuis 1935, mobilisé comme sous-lieutenant, est fait prisonnier le 15 mai 1940. Il est nommé lieutenant le 1er septembre 1942 pendant sa captivité qui se passe d’abord à l’Oflag XII B (Limbourg, région de Wiesbaden) puis à l’Oflag X C de Lübeck, un camp spécial disciplinaire (Sonderlager) près de la Baltique, dans la région de Hambourg. Son dossier administratif ne mentionne pas d’enseignement dans ces camps. L’Oflag X C est délivré par les Britanniques et Rousseau est libéré le 18 mai 1945.
Le camp de Lübeck rassemblait des officiers PG belges, français, polonais et on y envoyait les PG suspectés d’être gaullistes, communistes, francs-maçons. Le fils de Staline et celui de Léon Blum y furent détenus. Bien que camp « spécial » dont étaient menacés les PG fortes têtes, il ne semble pas que les mesures disciplinaires y aient été excessivement dures, Conventions de Genève obligent. Néanmoins le fils d’un PG de ce camp raconte qu’on y avait faim, le pire étant, vers la fin de la guerre, « quand il n’y avait plus de rats » (à manger !). A son retour de captivité, Rousseau épouse Aline, fille d’Emile Dubuisson, célèbre architecte de l’Hôtel de ville de Lille. Si sa carrière est plutôt ordinaire, Rousseau laisse le souvenir d’un homme cultivé, lecteur et voyageur[11].

Le nom de Rousseau apparaît dans les Annales de l'Université de Lille au début de la guerre [12] : il s'agit en fait d'Alfred Rousseau, père de Jean, qui pallie aux absences d'enseignants, comme le font André Gounon du lycée de Douai et le chanoine Annycke des « Facultés libres ». Alfred Rousseau est titulaire de la chaire de mathématiques de la classe préparant Saint-Cyr au lycée Faidherbe. Son nom disparaît ensuite des Annales.
Une lettre, signée de Jérôme Carcopino et datée du 7 février 1942, permet de comprendre pourquoi. Il « est déclaré démissionnaire d’office pour cause de publication de son nom au Journal Officiel dans la liste des dignitaires et officiers de la Franc-maçonnerie »[13]. Ceci explique aussi qu’à la même époque son fils Jean, prisonnier de guerre près de Mayence depuis 1940, soit transféré au camp disciplinaire de Lübeck.
Alfred Rousseau sera « rappelé à l'activité » par une lettre datée du 16 octobre 1944 de René Capitant.

Jean Rousseau, en tant que PG, a le même itinéraire que le grand historien Fernand Braudel[14]. Ce dernier, recteur de l’Oflag XII B, y donne des cours d’histoire ainsi qu’à l’Oflag X C à partir de juin 1942. Braudel a le privilège de fréquenter la bibliothèque municipale de Mayence (ville natale de Gutenberg) et écrit sa thèse La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II pendant sa détention.

En 1946, dans le cadre des « mesures d’épuration à l’égard de fonctionnaires et agents, anciens prisonniers, déportés ou internés politiques » ordonnées par le Ministère de l’Education Nationale, André Michel et Jean Rousseau remplissent, sur demande du recteur Duez, via le doyen Pruvost, un questionnaire annexé à la circulaire. On trouve cette fiche dans chacun de leur dossier attestant qu’ils ne collaborèrent pas, qu’ils ne servirent pas l’armée allemande et ne fréquentèrent pas de « cercle Pétain ».

Marius Panet

est né en 1914 à Boulogne sur Mer. Son père était déjà décédé, « tué à l’ennemi » en Argonne.
Affecté en mars 1940 au service télégraphique du 38e génie, il est fait prisonnier le 25 mai 1940 à Calais. Il est « manutentionnaire pour le chargement des trains » pendant sa captivité au Stalag III B (région de Berlin, Brandebourg) jusqu’en avril 1945, date à laquelle son camp est libéré par l’Armée Rouge. Il est rapatrié le 28 mai 1945. Instituteur, puis élève à l’ENSET, puis professeur en collège technique et étudiant à la Faculté des sciences, il y est recruté en 1948 comme assistant à l’Institut d’électrotechnique. Il termine sa carrière comme professeur. Tout autant que Perez, sa captivité l’a profondément touché, bien qu’il fût discret à ce sujet.
Après guerre, Panet conserve des liens avec des officiers de l’Armée Rouge ce qui lui vaut d’être invité en 1985 à prendre la parole à Léningrad, lors des cérémonies commémoratives de la Seconde Guerre mondiale. Les rencontres qu’il y fait permettent d’organiser le premier voyage de l’ASA à Saint-Pétersbourg en 1999[15].

Charles Glacet

est né en 1911 à Saint Vaast en Cambrésis (59). Mobilisé le 26 août 1939 à l'artillerie de la gare régulatrice d'Amiens, il est nommé agent de poudrerie de réserve le 1er mai 1940 dans le Morbihan. Fait prisonnier le 23 juin 1940 à Hennebont (Bretagne), il est transféré en Prusse orientale au Stalag I A.
Nommé assistant au cours de sa détention, il est rapatrié blessé léger le 20 septembre 1941. Il termine sa carrière en tant que professeur titulaire de la chaire de chimie organique de l'Université de Lille I.

René Defretin

est né en 1903, zoologiste, il est prisonnier à l’Oflag XI A (région de Hanovre) à partir du 18 juin 1940, et est libéré au titre de père de famille nombreuse le 1er avril 1941.
Il est doyen de la Faculté des sciences en 1967 puis président de l'Université de Lille 1.


[11] René FOURET, « Jean Rousseau (1913-1999) », Figures et Acteurs de la Faculté des Sciences de Lille et de l’Université des Sciences et technologies, Publication de l’ASA, Numéro hors série, 2011, p 99.

[12] Annales de l'Université de Lille, "Rapport général sur la situation de l'Université pendant l'année scolaire 1939-40", p 36 et "1940-41" p 32.

[13] Archives Nationales, Paris, Pierrefitte, dossier F/17/25164.

[14] Peter SCHÖTTLER, « Fernand Braudel, prisonnier en Allemagne : face à la longue durée et au temps présent », dans (sous la direction de) Anne-Marie PATHÉ et Fabien THÉOFLAKIS, La Captivité de guerre au XXe siècle, Armand Colin, Ministère de la Défense, Recherches, 2012, p 131.

[15] Arsène RISBOURG, « Marius Panet (1914-2008) », Figures et Acteurs de la Faculté des Sciences de Lille et de l’Université des Sciences et technologies, Publication de l’ASA, Numéro hors série, 2011, p 127.


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Et après ?

 

Bien que les associations d’anciens PG aient archivé dès 1945 la mémoire des camps, la littérature, les essais et les travaux concernant la captivité ont été rares ou peu mis en valeur jusqu’aux contributions d’Yves Durand et d’André Gueslin[1] à la fin des années quatre-vingt. Pourtant salués, les témoignages et œuvres littéraires de Georges Hyvernaud et de Raymond Guérin[1] sont peu connus. Alors que dans toutes les familles françaises subsiste le souvenir d’un prisonnier de guerre ou d’un travailleur de la « relève » ou du STO. Leur retour après cinq ans d’absence fut parfois compliqué. Dans ces temps confus où le malheur avait pris des formes multiples, la parole devint parfois rare. Entre les situations de martyr et de planqué, de collaborateur et de résistant, la réalité était complexe.
Au niveau institutionnel, la volonté de ne pas rouvrir les plaies, de tendre tous les efforts à la reconstruction du pays et à la construction de l’Europe, explique sans doute aussi cette mise à distance.

Pourquoi ce regain d’intérêt ? Bien que le mot « guerre » soit parfois occulté à leur endroit, les multiples conflits postérieurs à 1945 (Algérie, Balkans, Afghanistan, Moyen-Orient, etc.) ont montré l’importance de la question du statut des prisonniers de guerre au sein des organisations internationales. Dans le contexte des difficiles sorties de guerre, le traitement des séquelles liées aux traumatismes des combattants reste aussi une question tenace.

L’histoire de la guerre 39-45 vue à travers le cas particulier des universitaires scientifiques lillois PG peut ainsi éclairer une réflexion sur le temps présent.


26 janvier 2017
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