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Association de Solidarite´ des Anciens Personnels
de l'Universite´ de Lille

Jean-René TRÉANTON

jeudi 23 septembre 2021

 

Témoignage en l'honneur de Jean-René Tréanton de la part de ses anciens étudiants

Un sociologue paradoxal

Jean-René Tréanton est mort le 3 décembre dernier dans sa 91ème année. Professeur de sociologie à Lille 1, il a été l’un des piliers de l’Institut de sociologie de Lille et, avec Michel Simon, l’un des fondateurs du Clersé.

Il faisait partie, avec Alain Touraine et Jean-Daniel Reynaud, de cette génération de sociologues qui, dans le sillage de Georges Friedmann et de Pierre Naville, ont fondé la sociologie du travail en France. Docteur en droit, il a commencé à travailler en 1949 comme enquêteur auprès de Georges Friedmann dont il est devenu l’élève. Il a été la cheville ouvrière du légendaire Traité de sociologie du travail de 1962. Il relate cette aventure dans un article de la Revue Française de Sociologie de 1986, intitulé « Sur les débuts de la sociologie du travail » (RFS 27/4). Il avait auparavant participé au Traité de Sociologie de Gurvitch de 1958, avec deux articles co-signés avec Friedmann, « Sociologie du syndicalisme, de l'autogestion ouvrière et des conflits du travail » et « Vie de travail et vie hors travail ». Il a également été avec Crozier, Reynaud et Touraine l’un des fondateurs de la revue Sociologie du travail.

Il connaissait personnellement tous les grands sociologues de sa génération et n’était d’ailleurs jamais avare d’anecdotes sur ce « petit monde ». Sur la recommandation de Friedmann, il laisse le terrain de la sociologie du travail à Reynaud et investit le champ vierge de l’urbanisme. Avec Jean-Paul Trystram, qui collabore à la toute nouvelle Datar et qu’il fait venir à Lille, il contribue en 1967 à l’ouvrage Sociologie et urbanisme, résultat d’un colloque organisé à Royaumont.

Il fut à vrai dire plus enseignant que chercheur, plus diffuseur de savoirs que théoricien. S’il a peu publié de travaux de recherche empirique, on ne compte plus les auteurs et les ouvrages qu’il a fait connaître. Lecteur infatigable, fin connaisseur de la sociologie américaine et de ses auteurs émergents – il avait été aux USA en 1950-1951 où il avait rencontré notamment Everett Hughes - il n’a eu de cesse de les faire connaître et reconnaître. Il publiait sans se lasser des comptes rendus d’ouvrages dans la Revue Française de Sociologie dont il a assuré la responsabilité de la chronique de bibliographie et participé à la direction. A ce titre il a sollicité des collègues lillois à de multiples reprises pour faire des recensions dans la revue.

A Lille, il existait dès le début des années 1960, au sein de la licence de philosophie un certificat de morale et sociologie dans lequel Pierre Bourdieu donnait un cours en tant que maître-assistant, jusque 1964. Jean-René Tréanton, qui habitait à Paris et travaillait encore avec Friedmann, faisait déjà des aller-retour à Lille depuis 1962 pour y donner un cours de sociologie. En 1964, il obtint un poste à Lille dans le cadre de la nouvelle licence de sociologie en trois ans et y donna un cours de sociologie du travail. Après le départ de Bourdieu, Tréanton œuvra à la fondation de l’Institut de sociologie dont il a longtemps été l’un des principaux piliers. Lorsque, en 1966, la réforme Fouchet instaure un premier cycle de deux ans en sociologie (DUEL, puis DEUG), il y attire des enseignants, créée la bibliothèque de sociologie, dont il sélectionne les ouvrages un à un, et qu’il installe dans un grenier de la Faculté de lettres rue Auguste Angellier. En 1966-1967, il fut le premier enseignant de la première promotion de sociologues (cours commun en amphi avec les philosophes et les psychologues).

Jean-René Tréanton a contribué également au développement de la recherche à Lille. En 1966, il participe, avec des universitaires et des hauts fonctionnaires responsables d’organismes régionaux, à la création du Centre d’analyse du développement (CAD), association régie par la loi de 1901, structure d’études et de recherches en économie et sociologie, premier noyau de recherche contractuelle animée par de jeunes diplômés. Il en sera élu président en novembre 1968. En 1974, au sein de l’Institut de sociologie, il constitue une équipe de recherche associée au CNRS qui deviendra en 1978 le Laboratoire de sociologie du travail, de l’éducation et de l’emploi (Lastrée), avec Claude Dubar, dont il assure la direction. La même année est créé à Lille un centre associé interrégional du CEREQ, dont Jean-René Tréanton assure la responsabilité. Ces équipes intègreront bientôt le Clersé - laboratoire associé au CNRS dirigé par Michel Simon - à sa constitution en 1981 à laquelle il participe activement.

Il a animé de nombreuses formations, et créé en 1986 le Magistère Développement des ressources humaines (DRH), qui s’est transformé ensuite en master. C’est aussi à Tréanton que l’on doit l’existence d’un cours d’anglais dès la première année de sociologie à partir de 1966-1967.

Nous sommes un bon nombre à l’avoir eu comme enseignant dans les années 1960-1970. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne sacrifiait pas à l’air du temps. A une époque où tout le monde ou presque était marxiste, lui ne l’était pas, loin s’en faut. Lorsque tout le monde ou presque, en sociologie, parlait de déterminisme social, lui professait l’individualisme méthodologique. Pour lui, l’acteur social avait toujours le choix. C’est dire que dans le combat des chefs, qui à cette époque opposait Boudon à Bourdieu, il était clairement un partisan du premier. Aussi nous apparaissait-il, à nous, étudiants « de gauche », comme appartenant à cette espèce rare, celle des sociologues « de droite ». Pourtant nous sommes nombreux à avoir une réelle affection pour lui. D’abord parce que nous l’avons mieux connu ensuite, nous avons connu l’homme derrière le mandarin, souvent moqueur, toujours attentif à l’autre. Ensuite parce que nous voyions comment il était soucieux de ses étudiant(e)s, comment il s’efforçait de trouver un stage à celle-ci, une bourse à celui-là, un emploi à cet autre, et ce, quelle que soit son orientation idéologique. C’est ainsi qu’il a soutenu, encouragé des initiatives les plus variées : une commission des étudiant(e)s salarié(e)s dans l’année universitaire 1968/1969, l’association Senac créée pour faciliter l’emploi de jeunes sociologues. Plusieurs générations de sociologues lui doivent leur orientation et leur choix de carrière.

D’ailleurs il s’était noué des amitiés sincères entre lui et certains de ses collègues même de sensibilités différentes, comme Michel Simon, récemment décédé. Connaissant de moins en moins de personnes au Clersé, il a espacé ses participations aux séminaires du laboratoire depuis une quinzaine d’années. Mais il continuait de fréquenter assidûment les bibliothèques ! Breton d’origine, il passait une partie de l’année dans sa maison en Bretagne où il poursuivait, lors de rencontres régulières, la conversation avec quelques anciens collègues de l’Institut de sociologie, passionnés de mer ou de Bretagne.

Avec lui disparaît un sociologue « historique », pionnier de la sociologie du travail en France, infatigable promoteur de la sociologie à Lille.

Texte original de Bernard Convert, avec les contributions d’André Bosquart, Jean-Luc Dujardin, Bruno Duriez, Francis Gugenheim, Bénédicte Lefebvre, Jean-Michel Stievenard,
ancien(ne)s étudiant(e)s de Jean-René Tréanton.

Article paru dans le bulletin de l'ASA de l'hiver 2016
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