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Association de Solidarite´ des Anciens Personnels
de l'Universite´ de Lille

Jean-René TRÉANTON

samedi 9 octobre 2021

 

Hommage à Jean-René Tréanton

Préambule

Jean-René Tréanton, un des premiers adhérents de l'ASA de l'Université de Lille1 par Jacques DUVEAU

Jean-René Tréanton acteur de la deuxième fondation de la sociologie française par Bernard CONVERT

Deux réalisations de Jean-René Tréanton par Jacque-Yves ELOY

Jean-René Tréanton et la recherche en sociologie à Lille par Bruno DURIEZ

Le magistère DRH, point d'orgue de la carrière d’enseignant de Jean-René Tréanton par Nicole BASTIN

Jean-René Tréanton en 1968 par Christian BAUDELOT

Jean-René Tréanton à propos de ses collègues de l'Institut de sociologie par Jacques LEMIÈRE

Jean-René Tréanton, « coach » tout au long de la vie par Jean-Claude RABIER

Note des membres du comité d'organisation de la cérémonie d'hommage

 

 

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Jean-René Tréanton

Préambule

Ce bulletin spécial de l'ASA est consacré à Jean-René Tréanton décédé le 3 décembre 2015 qui fut un acteur majeur de la création de l'institut de sociologie de Lille au début des années 60 et de son développement dans le cadre de l'université de Lille1.

Il reprend plusieurs extraits des contributions à l'hommage qui lui a été rendu le 1er décembre 2016 suite à la mise en place d'un comité d'organisation initié par Jean-Michel Stievenard et coordonné par Bruno Duriez ; hommage auquel l'ASA, l'université de Lille1, la faculté de sciences économiques et sociales et l'institut de sociologie ont apporté leur soutien1.

Comme les lecteurs de ce bulletin le constateront, écrire ou parler de Jean-René Tréanton, c'est aussi écrire ou parler de la sociologie lilloise de 1960 à 1990.

[1] Laurent Cordonnier, doyen de la faculté a rappelé que Jean-René Tréanton a eu un rôle important pour permettre la constitution d'une UER regroupant l'économie et la sociologie et son rattachement à l'université de Lille 1 alors en constitution. Séverine Mathieu, Directrice de l'institut de sociologie et d'anthropologie a rendu hommage à Jean-René Tréanton comme acteur historique du développement de la sociologie à Lille.


 

 

Jean-René Tréanton, un des premiers adhérents de l'ASA de l'Université de Lille1

Jacques Duveau, président de l'ASA

En 1991, alors que Jean-René Tréanton est un tout jeune retraité, il est un des premiers adhérents de l’ASA. Il est membre du premier conseil d’administration de l’ASA, poste qu’il occupera pendant quatre années.

Son passage se manifestera en particulier par quelques articles dans le bulletin de l’ASA dont le dernier en février 1998 est consacré à l’écrivain Léo Perutz qu’il termine par : « Je vous défie de mordre à Perutz sans vous découvrir l’appétit de le dévorer en entier. » Par la suite, Jean René Tréanton sera un adhérent fidèle qui tous les ans envoyait à l’ASA un mot de remerciement pour les chocolats que Jeanine Salez faisait parvenir à tous ceux et celles qui ont plus de 80 ans. Nous devions avec Francis Gugenheim l’interviewer dans le cadre du recueil de la mémoire orale de ceux qui ont vécu le passage des facultés à l’université de Lille1 ; malheureusement cela n’a pas été possible.

Comme enseignant puis directeur de l'UER de sciences économiques et sociales, je n’ai rencontré Jean René Tréanton que dans un nombre limité de circonstances. Pourtant je connaissais son activité et son implication dans une recherche en lien avec la société civile au sein du Centre d'analyse du développement (CAD) d’abord, puis dans l’équipe locale du Centre d'études et de recherches sur les qualifications (CEREQ). Je connaissais aussi le rôle qu’il a joué dans la création du Laboratoire de sociologie du travail, de l’éducation et de l’emploi (LASTREE) et j’appréciais toute l’énergie qu’il déployait pour favoriser l’insertion des étudiants de sociologie à un moment où cette préoccupation était loin d’être dominante dans les universités.

Je suis convaincu du rôle qu’il a joué dans la structuration et le développement de la sociologie lilloise.

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Jean-René Tréanton acteur de la deuxième fondation de la sociologie française

Bernard Convert

Jean-René Tréanton a été un des acteurs de ce qu’on a appelé la deuxième fondation de la sociologie française. En cette fin des années 1940, avec l’extinction de la lignée de Durkheim, il n’y avait plus que trois professeurs qui représentaient la discipline à l’université. L’essentiel de ce qui se faisait en sociologie se faisait au CNRS, lui-même de création récente, dans un laboratoire créé en 1946, le Centre d’études sociologiques (CES). On y faisait de la sociologie industrielle, de la sociologie urbaine, de la sociologie des loisirs, etc., avec des méthodes pour l’essentiel importées des Etats-Unis.

Comme plusieurs de ses jeunes collègues du CES, J.-R. Tréanton fait une expérience qui aura beaucoup d’effets, me semble-t-il, sur ses orientations ultérieures, c’est le voyage en Amérique. Il part en 1950-1951 grâce à une bourse Fullbright. Il est accueilli à Yale, mais il visite également les universités de Californie et de Chicago, où il rencontre Everett C. Hughes. Il rassemble au cours de ce séjour le matériau pour une thèse de droit sur le syndicalisme américain (1953). Ce premier séjour aux États-Unis a sans doute décidé de plusieurs de ses orientations sociologiques et politiques. Il admire le syndicalisme ouvrier américain qu’il juge fort, inventif, et efficace, et grâce auquel l’ouvrier américain lui semble connaître un sort objectivement plus enviable que celui des autres pays. À l’heure où nombre de ses collègues admiraient l’URSS, et plus tard, la Chine ou Cuba, lui approuvait dans ses grandes lignes l’organisation de la société américaine, en tout cas celle qu’il avait rencontrée lors de ce voyage, en 1950-1951.

Au CES, il participe dans les années 1950 à plusieurs recherches empiriques, notamment en sociologie du travail et en sociologie urbaine. Il écrira avec G. Friedmann deux articles sur la sociologie industrielle dans le Traité de sociologie de G. Gurvitch (1958 et 1960). Et il sera la cheville ouvrière de l’édition du Traité de sociologie du travail dirigé par G. Friedmann et Pierre Naville (1961 et 1962). Dans le même temps (en 1959), il participe avec Michel Crozier, Jean-Daniel Reynaud et Alain Touraine à la création de la revue Sociologie du travail.

Le tournant décisif de sa carrière professionnelle a certainement été le moment où il est devenu enseignant à l’université. En 1959, il accepte la proposition que lui fait Raymond Aron, à l’heure où il bâtissait la licence de sociologie, de quitter le CES pour rejoindre l’université, précisément la faculté de lettres et sciences humaines de Lille. Il y enseigne la sociologie, d’abord dans le certificat de « morale et sociologie » de la licence de philosophie, puis quelques années plus tard dans le cursus nouvellement créé de licence de sociologie.

Le contact avec l’université est pour lui une expérience (je cite) « toute nouvelle ». À 35 ans, le monde universitaire lui était encore pratiquement inconnu. Il rencontre là des philosophes-sociologues d’un profil tout à fait différent de celui de ses collègues du CES. La grande majorité de ces nouveaux collègues sortaient de la rue d’Ulm et/ou étaient agrégés de philosophie. Les dispositions intellectuelles de ces normaliens étaient très différentes de celles du chercheur du Centre d’études sociologiques.

Comme en témoigne son autobiographie il a vécu ce contact avec les normaliens, avec un mélange de fascination et de nostalgie : il lui semble qu’une page est tournée pour la sociologie :  à partir de 1960 entre en scène une nouvelle génération de sociologues qui n’ont guère subi l’influence américaine. Pierre Bourdieu est tout à fait typique de cette nouvelle génération férue de structuralisme

Si ces jeunes normaliens brillants ne sont restés que quelques années à Lille, lui s’y est installé et animera l’institut de sociologie de Lille jusqu’à sa retraite en 1990. Il en sera, avec Michel Simon, le principal pilier.

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Deux réalisations de Jean-René Tréanton

Jacques-Yves Eloy

Jean-René Tréanton a participé activement à la création et au fonctionnement de deux structures locales : la Société de sociologie du Nord de la France (SSNF) ; le Centre d’analyse du développement (CAD).

La Société de sociologie du Nord de la France

La Société de sociologie du Nord de la France (SSNF) a été constituée à Lille en octobre 1964. Pierre Bourdieu en est le président et Jean-René Tréanton le secrétaire. Il est intéressant de relever que Roland Nistri, le directeur régional de l’Insee, fait partie de ce premier bureau, en tant que vice-président. L’idée est donc bien la diffusion, en direction du grand public, des analyses sociologiques.

En septembre 1965, c’est Jean-René Tréanton qui devient président, Pierre Bourdieu ayant acquis un poste de directeur d’études à l’École pratique des hautes études.

Fin 1973, Gabriel Gosselin prend la présidence de la SSNF à la suite de Jean-René Tréanton. Je m’associe à son activité, en tant que secrétaire. Les années suivantes sont particulièrement actives, portées essentiellement par les jeunes diplômés en sociologie.

Des conférences sont organisées, données notamment par Alain Touraine et Pierre Bourdieu. Mais ce qui a été privilégié, ce sont des séminaires/journées d’études consacrées à des questions sociales alors en débat dans la société : l’avortement, l’immigration, le travail social ; des journées d’études consacrées consacrées notamment aux champs nouveaux d’exercice professionnel (hors postes universitaires) auxquels accédaient les jeunes diplômés en sociologie : en tant que chargés d’études dans des organismes fort divers, en tant que chargés de cours de sociologie dans des filières non sociologiques. Il s’agissait d’examiner les problématiques de ces situations, notamment celles des dépendances liées à la contractualisation.

Un annuaire des sociologues diplômés est réalisé en deux éditions successives (1975 et 1977). Il permet de mettre en évidence la diversification des modes d’exercice de la sociologie et d’établir une solidarité entre membres d’une commune compétence. Un bulletin d’information est créé et diffusé pendant plusieurs années, cherchant à faire circuler des informations scientifiques et pratiques.

Lorsque Gabriel Gosselin quitte Lille en 1977, je lui succède à la présidence et poursuis les activités. Celles-ci s’adossent principalement aux préoccupations des sociologues non universitaires. Ce qui ne sera pas sans conséquences : lorsque ceux-ci trouvent progressivement des emplois stables, ils investissent moins la Société de sociologie. Celle-ci cesse ses activités en 1982. 

Le Centre d’analyse du développement

On doit aussi à Jean-René Tréanton d’avoir constitué, en 1966, avec d’autres collègues universitaires, le Centre d’analyse du développement (CAD). L’objet de cette association est ainsi défini : « promouvoir les études interdisciplinaires concernant les transformations inhérentes à la croissance ». On est en effet en pleine période où les administrations publiques sont demandeuses d’analyses économiques et sociologiques pour évaluer les situations et pour préparer leurs décisions opérationnelles.

La structure mise en place est novatrice à plus d’un titre :

  • Elle est associative et non pas institutionnelle comme peut l’être un laboratoire administré par l’université.
  • Elle est interdisciplinaire, associant l’économie, la sociologie, le droit et la géographie.
  • Elle est inter facultaire puisqu’elle implique la faculté de droit et de sciences économiques et la faculté des lettres et sciences humaines.
  • Elle est interinstitutionnelle puisqu’elle regroupe des hauts fonctionnaires de l’administration publique et des universitaires.
  • Elle s’autofinance en mobilisant, sous forme contractuelle, des financements publics externes à l’université.

Jean-René Tréanton dirige en 1966-1967 la première étude demandée au CAD par l’OREAM-Nord, l’organisme de planification de la Direction régionale de l’équipement. Elle concerne les attitudes et comportements de la jeunesse masculine dans le bassin minier (Bruay-en-Artois). Pour ce faire, il mobilise comme enquêteurs quelques étudiants/étudiantes en sociologie.

Une autre étude est engagée par André Nicolaï pour le ministère du Travail. Elle concerne les activités tertiaires dans le Nord, celles-ci apparaissant sous-développées. Nicolaï n’a pas dû s’y investir beaucoup et c’est Michel Beaud qui prend le relais. Michel Beaud met aussi en route d’autres études économiques, sur le chômage, sur l’emploi industriel dans le Nord. Parallèlement, l’Oréam-Nord sollicite de nouvelles recherches, notamment sur l’habitat minier. Il se constitue ainsi un premier noyau de chargés d’études, principalement économistes.

En novembre 1968 Jean-René Tréanton devient le président de l'association. Et puis, l’esprit de 1968 croise le devenir du CAD ! Les chargés d’études estiment que ce sont eux les travailleurs, que ce sont eux qui font tout le travail, et donc qu’il leur revient de prendre la direction du CAD. Ils passent à l’acte en septembre 1969 avec la complicité de Michel Beaud, qui devient président du CAD à la place de Jean-René Tréanton. Moi-même, je deviens secrétaire général et les chargés d’études constituent un « conseil des chercheurs » qui administre le CAD. L’étonnant, c’est que les hauts fonctionnaires maintiennent leur confiance : Roland Nistri reste vice-président et MM. Foubert (inspecteur du travail) et Lacoste (ingénieur en chef de l’arrondissement minéralogique) demeurent administrateurs.

L’équipe du CAD est dynamique. Elle répond aux sollicitations des administrations et à divers appels d’offres nationaux. Le nombre de chargés d’études s’accroît, notamment avec de jeunes sociologues diplômés. Les études se diversifient : en 1975, on compte près de 60 notes et rapports de recherche réalisés depuis 1966. Le budget s’accroît fortement : de 2 000 francs en 1966 à 1 500 000  francs en 1976. Françoise Renversez succède à Michel Beaud à la présidence du CAD qui sera ensuite assumée par Philippe Opigez puis François Stankiewicz.

Le CAD prolonge son activité jusqu’en 19812 avec le soutien de l’UER de sciences économiques et sociales.

[2] La suppression de la structure a été liée à l'évolution du financement public des études contractuelles et à la possibilité pour les chargés d’études de trouver une insertion professionnelle plus durable dans le cadre du processus d'intégration des « hors statuts » de la recherche dans une structure CNRS, processus favorisé par deux universitaires membres du conseil d'administration du CAD, François Stankiewicz, président, et Michel Simon, futur premier directeur d'un laboratoire de sociologie et d'économie lillois associé au CNRS (CLERSE).

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Jean-René Tréanton et la recherche en sociologie à Lille

Bruno Duriez

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Jean-René Tréanton en 1996 avec Claude Dubar (enseignant) et Sandrine Maës (responsable du centre de documentation SES) lors du 30e anniversaire de la création de l’Institut de sociologie, 1996

Au cours des années 1970, Jean-René Tréanton va prendre plusieurs initiatives en matière d’organisation de la recherche en sociologie à Lille l. Il profite tout d’abord de contacts noués lors de sa participation au comité national de la recherche pour demander et obtenir en 1974 la reconnaissance par le CNRS d’une équipe de recherche associée – que tout le monde appellera localement l’ERA (503) –, coquille sans beaucoup de contenu, qui permettra notamment d’accueillir sur un poste du CNRS Sylvie Engrand qui, avec Jean-René, créa le centre de documentation de sociologie et en aura la responsabilité jusqu’à sa fusion avec celui d’économie en 1990.

Le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ), créé en 1971, demanda en 1974 à Jean-René Tréanton de participer au niveau régional à la constitution d'un répertoire national des emplois. Cette étude marque la création du centre associé lillois du CEREQ, placé sous la responsabilité de Jean-René Tréanton, puis, à partir de 1980, conjointement de Jean-René Tréanton et François Stankiewicz, professeur de sciences économiques.

De son côté, Claude Dubar, introduit lui aussi par Jean-René Tréanton en 1971 auprès d’André Lebrun au CUEEP, y anime une petite équipe sur la formation permanente. Christian Baudelot et Hubert Cukrowicz ont engagé ensemble plusieurs autres recherches. En 1978, Jean-René Tréanton propose à Claude Dubar de créer un laboratoire auquel ils donnent le nom de Laboratoire de sociologie du travail, de l’éducation et de l’emploi (LASTRÉE). Jean-René Tréanton en est le directeur.

Entre temps, des économistes se rassemblent autour de François Stankiewicz pour constituer le Laboratoire d’analyse des systèmes et du travail (LAST). Les ressemblances dans les appellations des deux équipes ne sont pas involontaires.

La dynamique de recherche en sociologie engagée durant cette décennie 1970, confortée par l’intégration de plusieurs chercheurs lillois au CNRS, dont plusieurs anciens du CAD, et la venue de nouveaux collègues, a conduit à former le projet de créer à Lille le Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSÉ). Le laboratoire dont le premier directeur sera Michel Simon est créé en 1981 et il obtient la reconnaissance du CNRS l’année suivante.

Jean-René Tréanton n’a pas été un chef de bande, ni un chef d’équipe réunissant autour de lui des collègues travaillant dans un même champ ou avec la même approche. Il est en cela assez proche de Michel Simon. En créant des organisations de recherche il permettait à d’autres de tracer leur propre sillon. 

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Le magistère DRH, point d'orgue de la carrière d’enseignant de Jean-René Tréanton

Nicole Bastin

A la rentrée universitaire d’octobre 1986 le professeur Jean-René Tréanton ouvre une nouvelle formation à l’université de Lille 1 : le magistère en sciences sociales du travail qui prendra ensuite le nom de magistère en développement des ressources humaines. Intégré dès sa création à la faculté des sciences économiques et sociales, il sera le seul de cette spécialité en France parmi les 67 magistères créés alors.

La mise en oeuvre du projet

Une petite promotion, une vingtaine d’étudiants… encore fallait-il la constituer.

Dans un premier temps, son vivier sera alimenté par les étudiants de la faculté de sciences économiques et sociales et de la faculté de droit. Jean-René Tréanton a sollicité les meilleurs étudiants titulaires de licences ou de DEUG, mais il n’en a pas trouvé assez… Il va alors innover et aller chercher des étudiants moins préparés à des études longues. Il va solliciter les IUT. S’ils ne sont que quelques-uns en première année, les étudiants venant d’un DUT seront plus nombreux dans les années suivantes.

C’était un pari, sans doute en partie dû aux contraintes de temps mais pas seulement ; Jean-René Tréanton appréciait la diversité des publics dans ses cours et on peut faire l’hypothèse qu’il a misé sur elle.

Cependant, s’il était ouvert à l’innovation, Jean-René Tréanton tenait absolument à ce que le savoir universitaire reste le pivot de la formation. Tous les étudiants étaient encouragés, bien que ce ne soit pas obligatoire, à poursuivre parallèlement au magistère les formations déjà entreprises, licences, maitrises mais aussi DEA, y compris certains diplômés d’IUT qui ont franchi les trois étapes.

À la fin de la première année, alors que se crée la première association d’étudiants : RH Conseil, certains étudiants insistent pour que soit modifié le nom du magistère et qu’il prenne le nom de magistère en développement des ressources humaines (MDRH). Il ne fait guère de doute que Jean-René Tréanton n’y était pas à l’origine très favorable, mais… il lui a fallu accepter et c’est lui ensuite qui a convaincu ceux des étudiants qui ne l’étaient pas encore !

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Jean-René Tréanton en 1990 avec la 4e promotion des étudiants du magistère

Le magistère créé reconnu comme formation d'excellence par les spécialistes

La diversité des recrutements à laquelle s’est ajoutée chaque année une plus grande diversité géographique a très vraisemblablement constitué le moteur de cette formation et même s’il n’en a été que cinq ans le directeur, Jean-René Tréanton lui a indéniablement imprimé une image en recrutant des étudiants de filières universitaires classiques, sociologie, économie, droit, lettres, mais aussi des étudiants de filières technologiques, droit ou gestion, avec des origines géographiques diverses.

Une recherche sur les réseaux sociaux professionnels tels LinkedIn ou Viadeo, permet de vérifier combien les carrières des anciens étudiants du magistère attestent du bien-fondé des choix de son créateur. Cela explique sans doute aussi que le magistère DRH de Lille ait été classé par les spécialistes, quinze ans après sa création (en 2001), au deuxième rang national des formations, derrière le magistère de l’École normale supérieure de Cachan mais devant bon nombre de DESS. C’était là une fameuse reconnaissance !

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Jean-René Tréanton en 1968

Christian Baudelot

Fondateur de la sociologie à Lille, Jean-René Tréanton en fut longtemps le pilier en prenant en charge et à coeur l’essentiel des fonctions logistiques et matérielles volontiers négligées par la plupart de ses collègues. La bibliothèque en particulier, mais aussi la mise en place et la gestion du secrétariat, les relations avec l’administration, les liens avec des institutions extérieures à l’université qui ont permis d’offrir des emplois à beaucoup d’anciens étudiants et de ne pas isoler la socio de la ville et de la région. Il s’est investi à fond dans la mise en place de bases institutionnelles solides et durables pour notre discipline à Lille et dans la région. Il a, ce faisant, toujours accompli ces fonctions avec un total désintéressement. Au point même de se désintéresser largement de sa propre carrière. Pour lui, l’intérêt général de la socio lilloise l’emportait largement sur le sien.

En tout cas, comme l'écrivent B. Convert et B. Duriez, «  il ne sacrifiait pas à l’air du temps. »3 Leur portrait éclaire bien les facettes contradictoires de la personne. Il les a très utilement mobilisées au cours des mois de mai et juin 1968.

Bien que l’intersyndicale de la faculté des lettres fut une assemblée qui sut rester « démocratique et civilisée » tout au long du mois de mai, les réunions entre enseignants étaient parfois animées, voire houleuses, et les affrontements directs : « sale réac », « révisionniste », « social traitre », « ennemi du peuple », « petit valet de l’idéologie bourgeoise » étaient des expressions dont nous n’étions pas avares, persuadés de tenir le bon bout de l’histoire et d’ouvrir enfin à l’humanité un avenir radieux, une société sans classes et l’égalité générale... Catalogué d’entrée par beaucoup de ses collègues et d’étudiants comme un « fieffé réactionnaire », Jean-René en a pourtant surpris plus d’un au cours de ces deux mois de fièvre.

Très hostile aux désordres et aux excès de toutes sortes, sans grande illusion dès l’origine sur l’avenir politique du mouvement, Jean-René Tréanton ne s’est pourtant jamais réfugié dans sa tour d’ivoire comme l’ont fait beaucoup de ses collègues. Présent et rarement silencieux aux réunions quotidiennes de l’intersyndicale, il a toujours exprimé son avis, quitte à scandaliser par des propos jugés provocateurs des collègues plus engagés dans le mouvement. Pris à partie plus d’une fois par tel ou tel, il ne s’offusquait pas des excès de langage dont il était la victime, sans jamais pourtant démordre de ses convictions. Mais c’est surtout dans la commission étudiants-enseignants de sociologie qu’il se révéla à la fois le plus pugnace et le plus ouvert.

Très tôt s’est montée, en socio, une commission mixte étudiants-enseignants qui s’est fixé comme programme une transformation en profondeur des enseignements. « À bas l’université bourgeoise ! » Nous étions autour de la vingtaine. Cette commission s’est réunie un très grand nombre de fois et a accouché de réformes de grande ampleur qui ont profondément modifié et modernisé l’enseignement de la socio à la fac. Beaucoup de décisions prises dans le feu de la discussion demeurèrent lettre morte, la suppression des cours magistraux, l’introduction d’un enseignement obligatoire d’épistémologie, en particulier. Mais deux mesures, élaborées et votées à l’unanimité au cours des travaux de cette commission, furent appliquées de façon durable au cours des années et même des décennies suivantes : le CCC, soit l’instauration d’un contrôle continu des connaissances et les fameux GDR qui furent longtemps la marque de fabrique de la socio lilloise. Les GDR (groupes de recherche) consistaient à faire participer en deuxième et troisième années les étudiants à des enquêtes en vraie grandeur dont les sujets, les terrains et les méthodes se décidaient collectivement en début d’année. Le travail réalisé dans ce cadre par les étudiants était évalué et intégré à la note finale du contrôle continu des connaissances.

Cette façon d’enseigner la socio (version learning by doing) est aujourd’hui entrée dans les moeurs et n’a plus rien de révolutionnaire. Il en allait tout autrement à l’époque, où le poids hégémonique des cours magistraux, de la culture livresque, des enseignements théoriques et des commentaires de texte constituaient l’alpha et l’oméga de la pédagogie de notre discipline.

Marxisme, structuralisme, fonctionnalisme, bref l’esprit de système, étaient les bêtes noires (ou rouges !) de Jean-René dont la sensibilité politique adhérait peu par ailleurs au bien-fondé des travaux de Karl Marx. Ces gouffres idéologiques qui le séparaient des autres membres de la commission ne l’empêchèrent pourtant pas de participer régulièrement et activement aux réunions et aux travaux de cette commission et d’y développer en toute connaissance de cause des idées et des conceptions de l’enseignement qui heurtaient parfois de front les sensibilités présentes de la jeune génération. Sa présence y fut décisive. À elle seule, elle permit à nos réunions de ne pas basculer dans l’utopie stérile et la critique abstraite de l’université bourgeoise. Il a eu la sagesse d’incarner à lui seul un principe de réalité auquel venaient se heurter les divagations les plus folles, monnaies courantes à l’époque. En acceptant et en approuvant à la fois l’instauration d’un CCC et la mise en place des GDR dans le cursus universitaire lillois, Jean-René a grandement contribué à les légitimer aux yeux de l’administration. Il s’en est même fait l’avocat convaincu auprès des instances supérieures de notre université. Et elles furent appliquées…

[3] Bernard Convert, Bruno Duriez, avec Sandrine Maës, « In memoriam, Jean-René TRÉANTON (1925-2015) », Revue française de sociologie, 2016|2 (vol. 57), pp.207-210.

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Jean-René Tréanton à propos de ses collègues de l'Institut de sociologie  :

« Le sérieux intellectuel était acquis et les violons idéologiques bien accordés »

Jacques Lemière

D’un entretien filmé avec Jean-René Tréanton que j’ai réalisé, à son domicile, en mai 2011, dans le cadre de la préparation de l’anniversaire des 40 ans de la faculté de sciences économiques et sociales, j’ai choisi, pour l’hommage qui lui a été rendu le 1er décembre 2016, deux extraits : un qui s’appelle « les débuts de la sociologie à Lille », où Jean-René évoque son arrivée comme sociologue à la faculté des lettres, ainsi que les figures de Bourdieu, d’Aron et de Gurvitch ; puis un second, parce qu’il contient une phrase merveilleuse, que Jean-René utilise pour qualifier la nature du regroupement des personnalités qui oeuvraient dans l’institut de sociologie de Lille 1 par-delà leurs différences politiques et idéologiques. Oui, cette phrase est merveilleuse : « Le sérieux intellectuel était acquis et les violons idéologiques bien accordés. »

J'ai gardé un grand attachement à la grande liberté que Jean-René avait pour construire, avec autrui, sa relation à « d’autres violons idéologiques » que le sien propre.

Il était de ces esprits libres, curieux et tolérants, qu’on peut appeler les vrais libéraux, de ces universitaires à l’ancienne qui ne pratiquaient pas l’esprit de clan ou de clientèle. Il savait bien sûr monter au front, et s’engager avec passion, quand il s’en sentait requis, dans des batailles méthodologiques.

Il était un des plus grands lecteurs de sociologie (tous continents), de sorte qu’on peut dire que son œuvre, plus encore que dans des ouvrages et dans des articles, toujours extrêmement savants, se tient dans ses innombrables recensions, tenaces et subtiles, dans cette Revue française de sociologie dont il fut une des figures essentielles.

Et je n’oublierai jamais que, le jour même de ma prise de fonctions à Lille, la première chose que Jean-René Tréanton m’a proposé de faire, moi le non-lillois, juste au sortir de la réunion de rentrée de l’Institut, fut la visite, sous sa conduite, d’une des bibliothèques universitaires de Lille, et que la première personne à laquelle il m’a présentée, fut une conservatrice de bibliothèque.

On rappelait, dans une présentation récente de son œuvre de mathématicien, que le doyen Michel Parreau, qui a tant marqué la faculté des sciences de Lille, disait volontiers qu’il y avait trois conditions pour penser : être libre, se faire plaisir, et être curieux de tout. Tel était aussi, je crois, Jean-René Tréanton. Et tout comme le doyen Parreau, entièrement dévoué à l’institution qu’il avait décidé de servir.

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Jean-René Tréanton avec Lise Demailly et Michel Kokoreff, enseignants de l’Institut, en 1996 lors du 30e anniversaire de la création de l’Institut de sociologie

Jean-René Tréanton, « coach » tout au long de la vie

Jean-Claude Rabier

Je voudrais aborder un aspect de la vie de Jean-René Tréanton qui n’a été que peu évoqué. Il concerne les relations qu’il entretenait avec les personnes dans sa vie professionnelle. Quand il s’attachait à quelqu’un, il s’y attachait vraiment. Je vais parler de mon cas parce que, si j’aborde ce thème, c’est parce que je fais partie de ces gens auxquels, indépendamment des idées politiques, des opinions religieuses ou des conceptions de l’existence, il s’est attaché.

Quand je suis arrivé dans les amphithéâtres de sociologie, je ne savais pas ce qu’était la sociologie, aboutissant là parce que, fils d’ouvrier métallurgiste boursier, je ne pensais pas pouvoir suivre les études des disciplines « nobles » telles la littérature, l’histoire ou la philosophie. Le DEUG de sociologie venait d’être ouvert et je me suis inscrit dans cette formation sans passé, au moins le percevais-je comme cela. Je ne savais pas vraiment ce qu’était l’université. Juste une suite à la classe terminale et au baccalauréat. Trois disciplines constituaient le programme de la première année : philosophie, psychologie et sociologie. C’est Jean-René qui m’a convaincu de choisir la sociologie, peut-être parce que la première dissertation sur la déviance, qui m’avait donné l’occasion de rencontrer un célèbre anarchiste, Louis Lecoin, lui avait bien plu. Plus encore, à la fin de la première année, que j’imaginais être la dernière, il s’est rendu chez mes parents pour me dire que je n’en avais pas fini avec l’université, qu’il fallait que j’y retourne et qu’il y avait encore quelques années d’études à faire. Ce fut sa première intervention décisive. Par la suite, Jean-René a continué cet accompagnement pendant mes études de sociologie. Jusqu’à sa deuxième intervention dans le « cours d’une vie » qui a consisté à me pousser ainsi que deux autres étudiants à passer le concours d’entrée à Sciences po Paris. Là encore, je ne savais pas vraiment ce que c’était, mais je dois reconnaître a posteriori que son intuition valait la peine.

À la fin des études à Sciences po, nouvelle intervention de Jean-René, téléguidée par Christian Baudelot avec l’appui de Michel Simon. Un coup bien monté dont Jean-René devait être le maître d’œuvre. Il m’a convoqué au restaurant le Procope où se tenait la réunion du comité de rédaction de la Revue française de sociologie. Assis au bout d’une longue table, j’ai pu faire la connaissance des principaux sociologues connus de la revue. Il a expliqué à ceux qui étaient réunis autour de la table qu’il envisageait de me recruter comme assistant à l’université de Lille. Après le repas, je lui ai dit que l’avenir était peut-être pour moi ailleurs que dans l’université (un maître de conférences de Sciences po, directeur des ressources humaines d’une grande banque, me proposait de le rejoindre). Ce spécialiste des petites phrases, toujours déterminantes, m’a alors dit : « Rabier, tu choisis ta vie. Ou tu prends l’argent, ou tu prends la liberté. » J’ai choisi la liberté. Je suis donc entré dans la carrière universitaire.

À partir de ce moment, nous avons eu des contacts réguliers pendant des années.

J’évoquerai pour terminer la dernière des interventions de Jean-René dans le cours de mon existence, hormis les discussions qui se sont poursuivies après sa retraite. Elle s’est produite à un moment où je commençais à connaître une certaine lassitude de la vie universitaire (j’y étais entré à 21 ans en tant qu’assistant et j’avais alors bien passé la cinquantaine) et j’avais reçu une proposition du ministère des Affaires étrangères pour entrer dans la diplomatie. Bien sûr, j’en parle avec Jean-René. Nous avions fait une longue balade le long du front de mer. Je lui expliquais ma lassitude, de l’université, des universitaires et de leurs querelles répétitives et monotones, de la sociologie et de son incapacité à se constituer en tant que science cumulative, des économistes et de leur incapacité à travailler avec les sociologues, sauf rares exceptions, de l’impérialisme de cette même discipline économique et de l’histoire, etc. Et je lui dis alors : « J’en ai marre, j’arrête, je vais aux Affaires étrangères. » Jean-René s’arrête alors, me pose la main sur l’épaule et me dit : « Je comprends que tu en aies marre de l’université, mais est-ce que tu te vois mieux avec les pousseurs de petits fours ? ». Je suis resté à l’université… 


 

 

Note des membres du comité d'organisation de la cérémonie d'hommage*

Les textes complets des discours prononcés lors de la cérémonie d'hommage (dont ce bulletin n'a repris que des extraits) ainsi que les nombreux témoignages écrits d'anciens étudiants et enseignants-chercheurs de l'Institut de sociologie suscités par cette cérémonie peuvent être communiqués aux lecteurs des publications de l'ASA en adressant une demande à Bénédicte Lefebvre (email : benedicte.lefebvre@univ-lille.fr)

* Jean-Louis Bertinchamp, André Bosquart, Bernard Convert, Jean-Luc Dujardin, Bruno Duriez, Francis Gugenheim, Bénédicte Lefebvre, Jean-Michel Stiévenard, Zaihia Zeroulou.

 

 

Hommage paru sous forme de supplément au bulletin de l'ASA d'avril 2018, mis en ligne en octobre 2021

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