In Mémoriam Yves-Marie Hilaire ( 1927-2014 )

C’est avec tristesse que beaucoup d’entre nous ont appris la nouvelle du décès de notre ancien collègue de l’université Charles de Gaulle Lille 3, Yves-Marie Hilaire survenu le 15 décembre 2014. Il y avait enseigné pendant 35 ans de 1961 à 1996, date de son départ en retraite.
Celui qui devint un grand spécialiste de l’histoire régionale n’était pourtant pas originaire du Nord mais du Midi. Né dans le Tarn, il fit ses études au collège de Pamiers dans l’Ariège avant de les poursuivre à Paris au lycée Janson de Sailly, puis à la Sorbonne où il suivit un cursus universitaire complet. Il fut ensuite nommé professeur agrégé au lycée de Tourcoing puis au lycée Faidherbe de Lille. Son orientation vers l’histoire régionale attira l’attention de ses collègues de l’Institut d’histoire de la Faculté des Lettres de Lille qui le chargèrent de cours complémentaires et le firent ensuite nommer assistant en histoire contemporaine en 1961. Yves-Marie Hilaire va dès lors consacrer toute sa carrière universitaire à son établissement universitaire. Fidèle à ses engagements de jeunesse à la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) et à l’UNEF, il s’engage dans le syndicalisme, devient secrétaire de la section SGEN-CFTC de la Faculté des Lettres, milite pour la paix en Algérie. Attaché à l’institution universitaire et conscient des enjeux de la crise de mai 68, il participe activement à la mise en place des institutions de Lille III et à la transformation de l’ancien Institut d’Histoire en UFR des sciences historiques, artistiques et politiques. Cet engagement lui vaut d’être porté par ses collègues à des postes de responsabilité d’autant que, parallèlement, il poursuit activement ses travaux de recherches et l’élaboration de sa thèse de doctorat d’Etat, ce qui lui permet, après avoir été titularisé maître-assistant en 1965, d’être habilité à diriger des travaux de recherches dès 1968 en qualité de chargé d’enseignement. Yves-Marie Hilaire est donc appelé à diriger l’UFR d’Histoire de 1976 à 1977 avant de devenir un des vice-présidents de Lille III de 1977 à 1980 pendant la présidence de Patrick Rafroidi. Cet engagement au service de l’institution ne s’est pas démenti par la suite. Il manifeste un grand intérêt pour les créations d’antennes universitaires dans la région et devient directeur de celle de Cambrai depuis sa création en 1988 jusqu’en 1993.

Loin d’être un « apparatchik », Y M Hilaire s’est aussi pleinement engagé dans ses tâches pédagogiques. Il a enseigné à tous les niveaux du cursus universitaires ; il savait coordonner et animer les équipes pédagogiques et son rayonnement de chercheur lui permit de faire appel à des collègues étrangers pour la préparation des concours d’enseignement et l’animation des séminaires de maîtrise et de DEA. Dans les années 80, le séminaire collégial d’histoire politique et religieuse insufflé par son dynamisme attira des promotions de plus en plus nombreuses d’étudiants. Ajoutons qu’il a aussi dispensé un cours d’histoire des idées politiques à la Faculté de Droit puis à l’Institut d’Etudes politiques de Lille.
Mais Yves-Marie Hilaire était aussi un enseignant-chercheur dans la pleine acception du terme. Ce fut un grand spécialiste d’histoire religieuse. Sa thèse de doctorat d’Etat sur « la vie religieuse des populations du diocèse d’Arras de 1840 à 1914 » thèse soutenue en 1976 à la Sorbonne devant un jury présidé par René Rémond a été publiée en 1977 aux Presses Universitaires de Lille. Elle fait autorité et participe au renouvellement de l’histoire religieuse en privilégiant l’études des croyances et des pratiques des masses au détriment de la seule prise en compte des institutions. Elle lui permet d’accéder au grade de professeur des Universités en 1978. Son horizon s’élargit ensuite au plan national avec la participation à l’élaboration du premier volume des « Matériaux pour l’histoire religieuse du peuple français » sous la direction de F Boulard dont il prend ensuite la succession pour la sortie du second volume publié en 1982. Il codirige avec Gérard Cholvy l’Histoire religieuse de la France contemporaine publié en trois tomes de 1985 à 1988. Avec Jean-Marie Mayeur, il entreprend à partir de 1985 la mise en oeuvre du Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine publié aux éditions Bauchesne dont il codirige le tome consacré à Lille et la Flandre et, plus récemment, celui sur l’Artois et la côte d’opale (2013). Cette histoire nationale remet en cause les schémas trop linéaires de la déchristianisation du territoire. Elle est tournée vers le présent lorsqu’il aborde la crise contemporaine du catholicisme dans son ouvrage, « Le fait religieux en France. Les 30 dernières années » (1974-20O4) publié aux éditions du CERF en 2004. Y M Hilaire a enfin élargi son regard à l’histoire générale du christianisme. Il succède à Charles Pietri à la direction du livre « Histoire de la Papauté » (Taillandier, 1996) et il est associé à Jean Robert Armogathe pour coordonner l’Histoire générale du christianisme (2 volumes) publié aux PUF en 2010, ouvrage dont il a supervisé plus particulièrement le second tome. Il a participé à la rédaction de plusieurs livres consacrés à l’histoire religieuse de pays européens (Grande Bretagne, Espagne,CERF, 1997, 1998). Il fut un collaborateur actif de la revue catholique « Communio ».
Loin de s’enfermer dans ses travaux personnels, YM Hilaire sut stimuler la recherche autour de lui. Il a formé toute une génération de chercheurs dont les travaux ont abouti et qui devinrent pour quelques uns des enseignants- chercheurs confirmés spécialistes d’ histoire religieuse tels Alain René Michel (+), Catherine Masson, Ludovic Lalou , Bruno Bethouard, Xavier Boniface, Danielle Delmaire, ces trois derniers étant devenus professeurs des Universités d’Etat. Il a coordonné les travaux d’histoire religieuse à Lille III en dirigeant de 1981 à 1985 le centre de recherches du CNRS Gréco 2 (centre de recherches coordonnées, histoire religieuse moderne et contemporaine). Il a organisé à Lille III plusieurs colloques internationaux : « Eglises et chrétiens pendant la seconde guerre mondiale » (1977) dont les Actes ont été publiés dans la Revue du Nord (numéros de Juillet et de septembre 1978), 100 ans de catholicisme social dans la région du Nord (1990), publication dans la Revue du Nord, avril-septembre 1991), Benoit Labre, errance et sainteté (1983), Editions du Cerf, 1984 . Soucieux de vulgariser les recherches en histoire religieuse, il a fondé avec Gérard Cholvy en 1993 les Carrefours d’histoire religieuse. Se tenant en juillet chaque année dans les divers centres universitaires de province, elles jouent le rôle d’universités d’été.
La curiosité scientifique d’Y M Hilaire ne s’est pas limitée à l’histoire religieuse. Il fut un grand spécialiste d’histoire régionale dans toutes ses dimensions grâce à sa parfaiteconnaissance des fonds d’archives et des bibliothèques, grâce aussi à la multiplicité des mémoires de maîtrise qu’il savait orienter et dont il savait dynamiser leurs auteurs. Après avoir collaboré à l’Histoire des Pays Bas français sous la direction de Louis Trenard (Privat, 1972 et 1974), il a souhaité la compléter par un ouvrage plus spécifiquement consacré à l’histoire contemporaine intitulé « Histoire du Nord-Pas de Calais de 1900 à nos jours », ouvrage qu’il a dirigé (Privat 1982). Il a coordonné et co-rédigé les deux premiers volumes de l’Atlas électoral du Nord-Pas de Calais consacrés aux périodes 1946-1962 et 1876-1936 publiés par les Presses Universitaires de Lille en 1972 et 1977. Il a dirigé la collection de l’Histoire des villes du Nord-Pas de Calais riche de 10 volumes parus entre 1981 et 1999 aux éditions des PUL et participé à la rédaction de certaines d’entre elles. Il a enfin dirigé et corédigé le dernier volume de l’Histoire de Lille (du XIXe siècle au seuil du XXIe siècle) paru en l’an 2000 aux éditions Perrin.

Cette parfaite connaissance du passé régional lui valut, avant même la parution d’une partie de ces publications, de succéder à Louis Trenard à la direction de la Revue du Nord, depuis le départ en retraite de ce dernier (1982) jusqu’à son propre départ de l’Université en 1996. Il l’a marqué de son empreinte en veillant à l’équilibre des périodes abordées et en donnant plus d’importance à l’histoire contemporaine tout comme à l’histoire religieuse et culturelle.
Un dernier volet doit être signalé dans ce grand apport à la connaissance historique, l’intérêt pour l’histoire de l’Europe de l’Est suscité par les bouleversements survenus : écroulement des démocraties populaires, avènement de Jean-Paul II au pontificat. Y M Hilaire participe activement aux contacts culturels établis entre l’Université de Lille III et celle de l’Université de Lublin. En 1981, il organise à Lille III un important colloque international consacré aux « Contacts religieux franco-polonais du Moyen Age à nos jours : relations, influences, images d’un pays à l’autre », colloque dont les Actes furent publiés par le CNRS et les éditions du Dialogue en 1985. En 1993, il organise un second colloque sur le thème : « Regards sur l’indomptable Europe du Centre-Est du XVIII ème siècle à nos jours » dont les Actes ont été publiés par la Revue du Nord en 1996.
On mesure à la lecture de ces lignes l’importance des travaux de recherche d’Y M Hilaire. Le numéro spécial de la Revue du Nord publié lors de son départ en retraite ne recense pas moins de 160 titres de publications auxquelles il faut ajouter celles du professeur émérite. Elles ont contribué au rayonnement culturel de l’Université de Lille III. Ce constat, tout comme l’engagement pédagogique et administratif de cet enseignant-chercheur justifient les titres de Chevalier de l’Ordre national du Mérite et de Commandeur des Palmes Académiques qui lui ont été décernés.

Bernard Ménager