Hommage à Denise POULET

     Denise, parler de toi qui étais la discrétion même risque de faire souffrir ton humilité, aussi ai-je dû me promettre de ne jamais appuyer le trait. Si je m'autorise à le faire, aujourd'hui, c'est parce qu'une très profonde et indéfectible amitié nous lie depuis près d'un demi-siècle. Elle naquit le jour où je t'ai rejointe non pas sur les bancs de l'Université, mais face aux étudiants de la Faculté de Lettres qui allait devenir l'Université de Lille 3. Nous avons longtemps assuré des cours parallèles et ce long compagnonnage m'a permis d'apprécier l'intelligence très vive que tu dissimulais si bien, ta grande culture linguistique et littéraire que les étudiants appréciaient lors de tes cours, toujours préparés avec beau­coup de sérieux et de soin. Tu ne laissais rien au hasard. Cou­rageusement tu menas de front tes charges d'enseignement — nous avions beaucoup d'étudiants — et de lourdes tâches familiales, toujours avec le sourire et une sainte patience, ce qui ne t'empêcha pas, en outre, de mener à bien des enquêtes de dialectologie, à travers la campagne, en vue de la préparation et de la rédaction d'une volumineuse thèse de doctorat d'État sur Le parler d'Audruicq, si j'ai bonne souvenance. Cette thèse fut remarquable et remarquée et, malgré les années écoulées, elle m'a laissé un souvenir impérissable : bien sûr, parce que c'était la tienne, mais aussi parce qu'elle se déroula de manière originale : le dialogue thésarde-jury attendu se déplaça brusquement, à mi-parcours, vers la salle, c'est-à-dire un public d'universitaires, bien sûr, mais surtout de gens simples auprès de qui tu avais enquêté. Se sentant concernés, tous avaient leur mot à dire et des commentaires à ajouter, tout en n'étant pas toujours d'accord entre eux. Quelques heurts verbaux s'ensuivirent laissant le jury sans voix. La soutenance s'acheva dans un climat très loin de l'ambiance universitaire quelque peu amidonnée qui entoure ce type d'exercice. Cependant, le silence une fois rétabli, tous furent heureux et fiers d'entendre le jury louer unanimement ta grande intelligence, la qualité de tes enquêtes et de l'ensemble du travail que tu avais fourni. Une soutenance donc qui restera dans les annales de notre Université ! Tu méritais quelque temps après d'occuper la chaire de dialectologie picarde de cette Université, d'autant plus que ton premier ouvrage (ta thèse) fut accompagné, au fil des années, de la rédaction d'articles et de livres que tu rédigeas seule, comme les Noms de lieux du Nord et du Pas-de-Calais, en 1997, pour n'en citer qu'un, ou en collaboration avec le Professeur Fernand Carton, un homme des Hauts-de-France, à l'époque Président de l'Université de Nancy, notam­ment le Dictionnaire du français régional du Nord-Pas-de-Calais, en 1991. La Société Historique du Pays de Pévèle (la Pévèle, grâce à toi) et le Comité picard du Nord-Pas-de-Calais te sont redevables d'un certain nombre d'articles et de conférences. Tu as admirablement mis en valeur la langue, l'histoire et la littérature de notre Région.

L'enseignant-chercheur, à l'époque on utilisait le mas­culin, que tu étais, se doublait de la précieuse conseillère d'un mari trépidant et débordant d'activités syndicales, ce qui ne t'empêchait pas de participer activement à la vie de la com­mune où ta famille s'était installée. Tu étais, à la grande satis­faction de Monsieur le Maire et de Monsieur le Curé, à la fois conseillère municipale et catéchiste. À cette fin, tu demandais impérativement de ne pas travailler le mercredi matin. Tu avais d'autant plus de mérite de mener de front tant d'activités que ta santé te donnait de gros soucis. Les inter­ventions chirurgicales se succédèrent, puis vinrent des dif­ficultés de plus en plus grandes, les années passant, à te déplacer, ce qui t'obligeait durant ta retraite, à vivre un peu en recluse, sans jamais toutefois te sentir isolée, tes enfants et petits-enfants veillant sur toi. La fatigue ne fit que s'accroître et tu ne cessas de t'affaiblir, sous l'emprise d'un mal sournois, qui te conduisit doucement jusqu'aux soins palliatifs, Dieu merci, chez toi, grâce à Babeth, ta fille médecin qui ne cessa de t'entourer de toute son affection, mais aussi de soins cons­tants, un contexte familial, sans oublier aussi la présence cha­leureuse de tes fils, belles-filles, et petits-enfants, qui t'aida beaucoup à accepter en toute lucidité, les maux qui t'accablaient. Tu savais que la souffrance et la mort font hélas partie du tissu de l'existence humaine.

Ne voulant pas sombrer dans le panégyrique, nous ren­drons grâces à tous ceux, proches ou non, qui t'apportèrent beaucoup de joies durant ta vie parmi nous, avant maintenant de ressentir douloureusement ta disparition à nos yeux et de la pleurer. Désormais, il ne te reste plus, au moment où tu viens d'entrer dans ton éternité, qu'à te laisser conduire vers la plénitude de la Joie. Que le Seigneur te reçoive avec Georges dans Sa Lumière !

Annette Brasseur

Université de Lille